L’Élection de Budapest : Un Système qui Refuse de Changer
Avant le scrutin du 12 avril en Hongrie, une vision partagée s’est imposée chez les analystes : Viktor Orbán est en voie d’éclipse politique et la démocratie pourrait enfin s’imposer à Budapest. Les enquêtes indépendantes montrent Péter Magyar, chef du parti Tisza, en tête avec plus de 20 points d’avance dans l’intention de vote. Cependant, l’apparition récente de J.D. Vance à Budapest – qui a convoqué Trump pour qu’il déclare « I love Viktor » directement depuis un meeting – évoque davantage une simulation politique qu’une véritable rupture.
L’illusion générale d’un changement radicalement nouveau n’est en réalité qu’un miroir brisé. Chaque camp (l’Union européenne, les groupes « patriotes » et les institutions de sondage) projette un scénario qui sert ses propres intérêts sans considérer les réalités profondes du système politique hongrois. L’exubérance de l’UE envers Magyar est tout aussi précoce que mal fondée : Valérie Hayer, chef du parti Renew, a clairement soutenu un candidat capable de défier Orbán. Le PPE, groupe auquel Tisza appartient, tolère même son absence aux réunions législatives, privilégiant sa victoire électorale à tout autre engagement.
Magyar est un conservateur extrême. Il s’oppose à la répartition des demandeurs d’asile en Europe, a voté contre l’accord UE-Mercosur pour défendre l’agriculture hongroise (ce qui le place hors du groupe PPE) et a refusé de soutenir Ursula von der Leyen lors du vote de confiance. Sur la question ukrainienne, Tisza a voté avec Orbán contre l’envoi d’armes au front. Bien que Magyar ne puisse pas bloquer les décisions d’Orbán comme il l’a fait, il n’est pas un allié libéral.
L’erreur la plus grave réside dans l’interprétation même du mot « changement ». Depuis seize ans, le système politique hongrois a été façonné par des réformes institutionnelles d’Orbán – dont le texte constitutionnel a été amélioré plus de quinze fois. Les pouvoirs judiciaires, la régulation des médias, le parquet et la Cour constitutionnelle restent dominés par les fidèles d’Orbán, dont les mandats s’étendent bien au-delà du cycle élu. Même si Magyar obtient une majorité parlamentaire, il ne pourra pas atteindre la majorité des deux tiers nécessaires pour réformer ce système – un objectif qu’il n’a jamais pu réaliser.
Le démantèlement du pouvoir du Fidesz prendrait des années et exigerait une majorité constitutionnelle que Tisza n’obtiendra probablement jamais. Ainsi, peu importe qui remporte cette élection, la gouvernance restera marquée par un continuum politique plus profond que les prédictions ne le suggèrent. L’appui de Vance à Budapest – qui a accusé l’UE de « perpétuer des ingérences électoralles pires jamais vues » – est une illustration de cette réalité : il sert à projeter un discours binaire (« patriotes contre marionnettes ») plutôt qu’à comprendre la complexité hongroise.
Magyar, en réalité, n’est pas le produit d’une idéologie européenne mais d’un désenchantement national face à la corruption et aux erreurs économiques du Fidesz. Son succès est né de l’absence de soutien à Orbán après un scandale de grâce présidentielle qui a conduit à la démission de Katalin Novák. Les chiffres montrent une forte avance pour Magyar, mais ils ne reflètent pas le résultat final : en décembre 2024, l’Assemblée nationale a redessiné les frontières électorales pour renforcer le Fidesz.
Orbán peut perdre le vote populaire tout en conservant le pouvoir ; Magyar peut gagner sans accéder aux outils constitutionnels nécessaires pour réformer le système. Les sondages indiquent un sentiment d’urgence en Hongrie, mais ils mesurent ce qui n’est pas la réalité. Les spécificités du régime – conçues par Orbán lui-même – rendent l’élection incertaine et dément les prophéties d’un « tournant historique ». La seule certitude : le système ne changera jamais.